LE SYSTEMATISME

Peut-on parler de systématisme dans les actions des colonnes infernales ?

         Pour nous éclairer prenons le cas du massacre des Lucs. Le plan d'attaque des Lucs de Boulogne, en Vendée, fut écrit préalablement (lettre du 14 ventôse an II) : « Une partie de la troupe, sur les ordres de Martin Court, occupera la rive droite de la Boulogne, vers le Petit-Luc. Le gros de la division commandé par le général Crouzat longera la rive gauche, contournera le Grand-Luc, se jettera sur les rebelles, lesquels ne pourront qu'être assommés ou boire la Boulogne ».

Cet ordre mis en application fit plus de cinq cent morts (une liste de quatre cent cinquante-neuf personnes fut établie de mémoire par le curé Barbedette; cette liste comporte les noms de quatre-vingt dix fillettes et de soixante garçons de moins de quinze ans).

         Prenons le cas de la paroisse de La Chapelle Basse Mer. En 1789, les chapelains sont très ouvertement révolutionnaires. Les déceptions et les difficultés les poussent vers le camp des Blancs. Alors que 1793 ne voit passer que quelques prisonniers bleus graciés par Bonchamps, ou un petit nombre de canonnières sur la Loire. Le pays n'a que relativement peu de  souffrances. A partir de mars 1794 ce sera la tuerie organisée.

Le pays a été abandonné par une partie de la population (soit réfugiée, soit déjà décédée dans les chocs de 1793), et il est occupé par les Bleus. Les descriptions faites par l'abbé Robin rapportées dans un excellent ouvrage par Reynald Sécher, montre que l'importance des rafles exclus la possibilité de mettre en place un quelconque procès. Et sans jugement huit cents personnes environ disparaissent, soit plus de 22 % de la population de 1792, tandis que trois cent soixante deux maisons sont détruites. L'action y fut systématique. Il y a systématisme.

         Turreau écrit aux généraux Haxo et Hugo, en décembre 1793 : « Il vous est ordonné d'incendier toutes les maisons des rebelles, d'en massacrer tous les habitants, et d'enlever toutes les subsistances ».

Le général Tribout écrit le 25 décembre depuis Redon (Ille et Vilaine) : « Je ne veux pas de prisonniers : ils mettraient la peste dans notre armée; et quand on a leurs principes, on ne doit plus vivre... ». Les massacres qui vont s’en suivre sont du domaine du crime de guerre, du non respect des droits du prisonnier, du non respect des uniformes.

         Westermann lui-même s'accorde un répit quand il écrit fin décembre : « Il n'y a plus de Vendée. Elle est morte, sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants ... Suivant les ordres que vous m'aviez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes, qui au moins pour celles-là, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. J'ai tout exterminé. Les routes sont semées de cadavres. Il y en a tant que sur plusieurs endroits ils font pyramide. On fusille sans cesse car à chaque instant il arrive des brigands qui prétendent se rendre prisonniers. Kléber et Marceau ne sont pas là. Nous ne faisons pas de prisonniers; il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n'est pas révolutionnaire ». L'armée Vendéenne est écrasée, et les survivants sont à exterminer. Le commissaire Lepetit écrivait le 17 mars 1794 au Comité Révolutionnaire de Saumur (Maine et Loire): « Je crois pouvoir affirmer que dans un mois cette contrée de la République sera purgée de tous les monstres qui l'infestaient, et qu'il sera possible d'y envoyer de jeunes Républicains et de jeunes Républicaines pour la repeupler ».

Nous voyons en cela le caractère d'inscription dans un plan de réaménagement des espaces et populations, « plan de dépopulation » avait dit Babeuf. D'où le systématisme.

               J'ai été frappé par la réponse que le général Dumas a faite à Savary. Ce dernier l'interrogeait : « Qu'eussiez-vous fait général, si un pareil ordre vous avait été donné? ». Le général répondit : « Si je m' y étais cru obligé, je me serais fait sauter la cervelle ! ». Ce même Savary avait quelques temps auparavant déclaré : « Détruisons les cultures, car il ne faut pas de pain où l'on ne doit plus laisser d'hommes ».

Après le passage des colonnes infernales, le 23 juillet 1794, Carnot, au nom du Comité de Salut Public, s'adresse aux représentants du peuple de Niort : « Les femmes, les vieillards, les individus entraînés par la violence ne méritent pas sans doute le même sort que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l'ont servie de leur volonté, de leurs bras; et l'on peut prendre à leur égard des mesures de sûreté moins rigoureuses, mais ce serait abandonner ce pays à la merci des brigands, que d'user envers ceux-ci d'une indulgence absurde et meurtrière. Vous voudrez bien que la justice révolutionnaire reprenne son cours... ». 

 

 

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